Bienvenue chez Toi(t)

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@Christine Hoarau-Beauval – dossier publié dans In Interiors, magazine de Business Immo, le 10 mars 2020.

Dossier complet disponible en cliquant ICI.

Le toit du 21ème siècle est « à la mode » auprès des concepteurs, mais aussi des citadins. Longtemps considéré comme la simple couverture d’une construction, il semble aujourd’hui être une opportunité de répondre à de nouvelles attentes. Un attrait nourri par la surdensification des Métropoles qui « étouffent »[1] et cherchent à retrouver du foncier, mais aussi un lien avec le ciel, la lumière, l’air et même le végétal.

La pollution aux particules fines à Paris en 2019. DR

A y regarder de plus près, investir le toit n’a a priori rien de nouveau. En Mésopotamie, en Égypte ancienne, et dans la Rome antique, ils sont aménagés pour s’y reposer à l’ombre d’arbustes en pots. Plus tard, le Moyen-Âge a eu son altana vénitienne, une plateforme de bois, accessible depuis une lucarne connectée au grenier des immeubles, qui servait d’espace multifonction. On y accroche le linge, on y prend l’air et on y assiste aux scènes de la vie urbaine… Et dans la théorie des modernes, le « rooftop » new-yorkais s’acclimate dans un modèle de toit-terrasse aux visées hygiénistes, qui permet d’accéder au bon air et à la lumière[2].

L’unité d’habitation à Marseille, inaugurée en 1952. © Paul Koslowski / FLC
C’est la première commande publique de Le Corbusier qui s’inscrit dans le cadre du programme de chantiers expérimentaux pour la reconstruction d’après-guerre. Ce bâtiment a fait l’objet de nombreux doutes et critiques. Le toit est ici conçu comme une terrasse commune avec des bouches d’air sculpturales, une école maternelle, un gymnase, une piste d’athlétisme, un petit bassin pour enfants et un auditorium en plein air. C’est le programme le plus complet jamais réalisé sur un toit.

S’il n’est pas récent, l’usage du toit est pourtant en train de connaitre un changement de paradigme, alors que s’estompe la frontière entre espace public et espace privé. Dans nos projets contemporains s’entremêlent une grande diversité d’usages ordinaires et extraordinaires ! Ainsi le toit devient tour à tour récréatif, contemplatif, artistique, fonctionnel, productif, ou lieu d’intermédiation entre vie privée et vie publique. 

L’ouverture en 2013 du Perchoir Ménilmontant, cet espace de 400 m2, ancienne terrasse d’un immeuble industriel parisien en plein cœur du 11e arrondissement, est la concrétisation d’une volonté alors latente de se réapproprier des espaces atypiques. Sept ans après, sociabiliser de jour comme de nuit au milieu des plants de tomates et des vignes, sous une pergola avec vue sur le ciel de Paris, est devenu commun. 

Loin de n’être qu’un effet de mode, le modèle infuse et se diffuse. Dans les projets de logements, cette dimension productive du toit est exploitée pour ses qualités de rendement. Au sens où la valeur ajoutée créée est aussi bien d’ordre écologique, qu’énergétique, économique et sociale. Dans les équipements publics, les formes se réinventent en faveur d’un nouveau paysage ludique entre terre et ciel. Ainsi en 2017, sur l’île de Nantes, le groupe scolaire Aimé Césaire offre un cadre « buissonnier » aux écoliers en proposant 2.250 m2 de toiture-végétalisée entre dunes et landes.

Groupe scolaire Aimé Césaire, Nantes, Bruno Mader architecte, 2017. © Phytolab.

Et c’est bien là tout l’intérêt du sujet, une fois les contraintes techniques et règlementaires dépassées, le toit devient un formidable espace d’appropriation par les citadins. Il contribue à « rendre la ville désirable, en favorisant une économie circulaire et régénératrice » comme le dit l’économiste américain Jeremy Rifkin, qui ajoute « que la focalisation sur le PIB indice roi du système capitaliste, change pour laisser place aux indicateurs de qualité de vie, …de résilience. »[3] Dans les prises de décision, politique, économique, écologique et dans les équipes de conception c’est avec l’intelligence collective que nous assurerons la pérennité d’une vie citadine « vivable »[4]. Dans cette écologie relationnelle, le toit est l’un des éléments fondamentaux pour la mise en place d’un système vertueux.

En aparté : Penser la ville progressiste c’est intégrer les toits dans une logique de réflexion systémique dans laquelle l’État et les collectivités doivent être fortement engagés. 

En France, le politique a ces dernières années, allégé les dispositifs règlementaires pour favoriser les expérimentations d’usages. La loi SRU[5] et la suppression du COS, dans la loi ALUR[6] en 2014, allaient en ce sens. Et depuis le 1er janvier 2018, certains préfets peuvent déroger à titre expérimental, et pendant deux ans, à des normes règlementaires dans plusieurs domaines en particulier la construction. Les concepteurs sont ensuite en charge d’étudier des solutions techniques qui laissent place à des activités en toiture. 

L’AGRO-CITÉ GAGARINE-TRUILLOT À IVRY-SUR-SEINE. © Archikubik

Le projet Agrocité à Ivry-sur-Seine, porte les ambitions de ces changements à l’œuvre. Après avoir mobilisé les filières de déconstrucion et de recylage dans l’ancienne Cité Gagarine, la phase d’économie circulaire va laisser place à la construction d’un projet de quartier de ville sur-mesure, co-construit avec les habitants. Après une modification inédite du PLU, une agriculture urbaine professionnelle y sera pleinement présente en pleine terre et sur les toits qui seront investis avec « pertinence », comme le dit l’architecte urbaniste Carmen Santana d’Archikubik. Il s’agit de faire appel au bon sens et d’intégrer l’utilisation du toit suffisamment en amont pour le libérer au maximum des contraintes techniques inhérentes au bâtiment ( CTA, machinerie d’ascenseurs etc…)

© Christine Hoarau-Beauval – Mars 2020.

Actualités :  Carolina Fois, paysagiste et Christine Hoarau-Beauval, historienne spécialiste de la ville contemporaine, sortent en septembre 2020, un livre aux éditions du Moniteur intitulé : Réinventer les toits, au-delà de la cinquième façade.

Présentation livre : Sur les toits, le rêve d’une autre forme de vie urbaine semble prendre place. Et depuis le toit, plateforme d’observation sur la ville – comme autrefois l’avion pour Le Corbusier   –, le citadin appréhende différemment le paysage urbain. Les liens entre le sol, le ciel, les espaces bâtis, les façades et les toitures deviennent un assemblage en trois dimensions. L’espace et sa perception évoluent en permanence. Toutes les échelles et toutes les situations sont importantes. Cet ouvrage propose de repartir d’expériences et de projets illustrés pour redonner un nouvel élan aux projets contemporains. 


[1] Paris étouffe même-sans-canicule, Roger Pol-Droit, Les Échos, 28 juin 2019. 

[2] Le Corbusier, Oeuvre Complète, 1952 – 1957, Éditions Girsberg Zurich.

[3] Rifkin Jeremy, Why the Fossil Fuel Civilization Will Collapse by 2028, and the Bold Economic Plan to Save Life on Earth, EPub, 2019.

[4] Conférence « Ville vivable, ville durable », le 23 septembre 2017, en présence de Nicolas Machtou, Michel Lussault et Jean-Louis Missika.

[5] La loi SRU (Solidarité et Renouvellement Urbain) votée en 2000, se caractérise par un ensemble de mesures visant à renforcer la démocratie et la décentralisation, à favoriser le développement durable et à privilégier la mixité sociale.

[6] La loi d’accès au logement et un urbanisme rénové (Alur) a privé d’effets juridiques les coefficients d’occupation des sols (COS) compris dans les règlements des plans locaux d’urbanisme (PLU). Par conséquent, la surface de plancher maximale autorisée sur le périmètre d’un lotissement ne pourra désormais être fixée qu’au regard de la combinaison des règles de densité fixées par le règlement du PLU.

Photo de couverture : Logements, Gymnase & Jardin, TOA architectes 2008. © Frédéric Delangle photographe.

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